Autour
du tôhMamadou Dia
Enseignant à l’université des lettres
et sciences humaines de Bamako
Le tôh est une pâte à base de farine de céréales ; il se mange à l’aide d’une sauce gluante à base de poudre (ou feuilles) de baobab ou de poudre (ou feuilles) de gombo. Ce mets existe depuis les temps immémoriaux. Par assimilation, le tôh désigne le repas. D’ailleurs, ce n’est pas étonnant de découvrir dans la tasse (l’assiette en Europe) un plat de riz ou de poulet après avoir répondu à l’invitation "Venez manger le tôh".
Au Mali, certains rituels précèdent, accompagnent et suivent le repas. Tout le monde y est soumis : "En fait, même pour les adultes, le repas correspondait jadis – et encore aujourd’hui dans certaines familles traditionnelles – à tout un rituel*."
Les hommes et les femmes ne mangent pas ensemble : donc deux groupes – celui des femmes et celui des hommes – sont constitués. Il n’est pas étonnant de voir un troisième groupe composé d’enfants. Le repas est servi dans de grandes tasses et non dans des assiettes. Chaque groupe entoure son plat. La plus jeune des femmes va chercher de l’eau dans un petit récipient (la femme qui sert le plat peut aussi venir avec l’eau si les enfants ne sont pas en âge de le faire). L’eau se trouvant dans le récipient est appelée "tèkè ko dji" (l’eau pour se laver les mains). L’aîné (généralement le chef de famille) se lave les mains puis le récipient fait le tour en respectant le droit d’aînesse. Le fait de se laver les mains dans le même récipient est significatif : il montre l’unicité. Ceux qui se lavent les mains dans le même récipient sont unis par un lien sacré. Le fait de se laver les mains dans un ordre décroissant permet de montrer aux enfants l’ordre de préséance. Ainsi, chaque enfant sait qui sont les enfants plus âgés que lui et à qui il doit du respect.
L’aîné prend la première tartine. Les autres mangent ensuite. Cela a un sens : si le plat est empoisonné, l’aîné qui a vécu plus longtemps que les autres accepte de mourir (les jeunes sont appelés à perpétuer la race). Si le plat n’est pas mangeable, il invite la cuisinière à venir le reprendre.
En mangeant, les enfants ne parlent pas ; ils doivent baisser les yeux ; ils saisissent le rebord de la tasse avec la main gauche ; ils doivent manger devant eux, ils attendent qu’on leur donne de la viande ; ils doivent éviter la précipitation en mâchant la bouchée de riz ; ils ne doivent prendre une nouvelle tartine qu’après avoir avalé la précédente. Le jour où la quantité de plat est insuffisante, les autres se retirent progressivement après quelques tartines. Le cadet sera le dernier à se retirer et il mangera à satiété.
Après le repas, chacun dit à ses aînés "a barka", c'est-à-dire "Merci". Celui qui ne le fait pas est rappelé à l’ordre. Nous terminons par ces propos d’Amadou Hampâté Bâ (2000, p. 209) : "Toute cette discipline ne visait nullement à torturer inutilement l’enfant, mais lui enseignait un art de vivre."
* Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel l’enfant peul, Éditions J’ai lu, Paris, 2000, p. 210.
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