Le jardin d'Éden et ses fruits défendus mais drôlement appétissants, la famine qui revient régulièrement, la manne, cette nourriture miraculeuse, qui ne se conserve pourtant pas, les interdits alimentaires, la Cène, etc. Ces récits, qui nous sont plus ou moins familiers, peuvent contribuer à notre réflexion sur ce que l'on vit aujourd'hui. Comment leurs auteurs voyaient le monde ? Que retenir de ces textes en 2011 ?
Récits
bibliques Il existe de nombreuses traductions en français
de la Bible sur internet. La Traduction œcuménique de la Bible
(TOB)
a été publiée sur le site des éditions du
Cerf. La version Louis
Segond de 1910 (bible protestante) est accessible sur Lexilogos. Dans
la Pléiade, la traduction est d’Édouard Dhorme.
Il est toujours utile de pouvoir comparer plusieurs traductions d'un même
texte. Mais la Bible hébraïque est elle-même composée
de textes provenant de sources variées que les exégètes
s'emploient à identifier. De là certaines contradictions
que l'on pourra relever. Il faut s'appuyer pour cela sur la littérature
spécialisée*.
Sur internet, on trouve enfin d'innombrables représentations de
ces épisodes. On peut essayer de repérer les variantes,
selon la date et le lieu d'exécution de ces images.
Tout commence par une transgression : "De l'arbre de la science du bien et du mal tu n'en mangeras pas", ordonne Iahvé. "La femme vit que l'arbre était bon à manger […]. Elle prit de son fruit et en mangea." Ce récit des origines est avant tout un récit spéculatif : dans quel monde idéal serait-il bon de vivre ? Et une tentative d'explication : pourquoi ne vit-on pas dans ce monde idéal ? Les rédacteurs de la Bible savent bien ce que les hommes endurent.
"Iahvé
Élohim planta un jardin en Éden, à l'Orient, et il
y plaça l'homme qu'il avait formé. Iahvé Élohim
fit germer du sol tout arbre agréable à voir et bon à
manger, ainsi que l'arbre de vie au milieu du jardin et l'arbre de la
science du bien et du mal. […] Iahvé Élohim prit l'homme
et l'installa dans le jardin d'Éden pour le cultiver et pour le
garder. Puis Iahvé Élohim donna un ordre à l'homme,
en disant : "De tout arbre du jardin tu pourras manger, mais
de l'arbre de la science du bien et du mal tu n'en mangeras pas, car du
jour où tu en mangerais, tu mourrais."
"Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux
des champs qu'avait faits Iahvé Élohim. Il dit à
la femme : "Est-ce que vraiment Élohim a dit : Vous
ne mangerez d'aucun arbre du jardin ?" La femme dit au serpent :
"Du fruit des arbres du jardin nous pouvons manger, mais du fruit
de l'arbre qui est au milieu du jardin Élohim a dit : "Vous
n'en mangerez pas et n'y toucherez pas, de peur que vous ne mouriez."
Le serpent dit à la femme : "Vous n'en mourrez pas, mais
Élohim sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux se
dessilleront et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal."
La femme vit que l'arbre était bon à manger et qu'il était
agréable aux yeux et que l'arbre était plaisant à
contempler. Elle prit de son fruit et en mangea, elle en donna aussi à
son mari qui était avec elle et il en mangea. Alors se dessillèrent
leurs yeux, à tous deux, et ils surent qu'ils étaient nus."
Pour cet acte de désobéissance, Iahvé Élohim
les punit de cette façon : "À la femme il dit :
"Je vais multiplier tes souffrances et tes grossesses : c'est
dans la souffrance que tu enfanteras des fils. Ton élan sera vers
ton mari et, lui, il te dominera." À l'homme il dit :
"Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que
tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné
un ordre, en disant : Tu n'en mangeras pas ! maudit soit le sol à
cause de toi ! C'est dans la souffrance que tu te nourriras de lui
tous les jours de ta vie. Il fera germer pour toi épine et ronce
et tu mangeras l'herbe des champs." […] Alors Iahvé
Élohim dit : "Voici que l'homme est devenu comme l'un
de nous, grâce à la science du bien et du mal ! Maintenant
il faut éviter qu'il étende sa main, prenne aussi de l'arbre
de vie, en mange et vive à jamais." Iahvé Élohim
le renvoya donc du jardin d'Éden pour qu'il cultivât le sol
d'où il avait été pris."
(Genèse, II et III, Traduction d'Édouard Dhorme)

Adam et Ève au paradis
Lucas Cranach, 1533
Joseph ayant acquis la réputation de pouvoir interpréter les rêves, on le sort de prison et on l'amène devant Pharaon. Celui-ci cherche à savoir si ses songes ont un sens et s'il convient d'agir. De la réponse de Joseph, dépendra sa "politique" pour les années à venir.
"Pharaon
dit à Joseph : "J'ai eu un songe et il n'y a personne
qui l'explique. Or, moi, j'ai entendu dire de toi que, si tu entends un
songe, tu l'interprètes." Joseph répondit à
Pharaon, en disant : "Ce n'est pas moi, c'est Élohim
qui répondra ce qui est salutaire pour Pharaon !" Pharaon
dit à Joseph : "Voici que, dans mon songe, je me tenais
au bord du Nil, et voici que du Nil remontaient sept vaches, grasses de
chair et belles de tournure, qui se mirent à paître dans
la jonchaie. Or voici que sept autres vaches remontaient derrière
elles, elles étaient chétives, très laides de tournure
et minces de chair. Je n'en ai pas vu de pareilles en laideur dans tout
le pays d'Égypte. Les vaches minces et laides mangèrent
les sept premières vaches, les grasses […] Je vis encore,
dans mon songe, que sept épis montaient sur une seule tige, ils
étaient pleins et bons. or voici que sept épis pierreux,
maigres, roussis par le vent d'est, germaient après eux. Les épis
maigres avalèrent les sept bons épis. J'en ai parlé
aux magiciens, mais personne ne m'explique !"
Joseph dit à Pharaon : "Le songe de Pharaon est un. Ce que
l'Élohim va faire, il l'a révélé à
Pharaon. Les sept bonnes vaches sont sept années et les sept bons
épis sont sept années : c'est un seul songe !
Les sept vaches minces et laides, qui remontaient derrière elles,
sont sept années et les sept épis vides, roussis par le
vent d'est, ce seront sept années de famine. […] Voici qu'arrivent
sept années de grande abondance dans tout le pays d'Égypte.
Après elles, se lèveront sept années de famine :
on oubliera toute l'abondance au pays d'Égypte et la famine consumera
le pays."
Joseph lui conseille de faire des provisions. Pharaon lui attribue tous
les pouvoirs pour réaliser cela. "Pendant les sept années
d'abondance, la terre produisit à foison. Il recueillit donc toute
la nourriture des sept années où il y eut abondance au pays
d'Égypte et il mit la nourriture dans les villes. La nourriture
de la campagne qui était aux environs de la ville, il ma mettait
à l'intérieur de celle-ci. Joseph entassa le froment en
très grande quantité, comme le sable de la mer, au point
qu'on dut cesser de nombrer, car c'était sans nombre. […]
Quand furent achevées les sept années où il y avait
abondance au pays d'Égypte, alors commencèrent à
arriver les sept années de famine, selon ce qu'avait dit Joseph.
Il y eut famine dans tous les pays, mais dans tout le pays d'Égypte
il y avait du pain."
(Genèse, XLI, Traduction d'Édouard Dhorme)

Joseph, gouverneur d'Égypte, distribuant le
blé
Rembrandt
Comment "six cent mille personnes" peuvent-elles
survivrent dans le désert ? Grâce à une nourriture
miraculeuse. Le mot manne** vient de l'expression Mân-hou,
qui signifie "Qu'est-ce ?" "C'était comme une
graine de coriandre blanche et elle avait le goût d'une galette
au miel", peut-on lire dans l'Exode. Mais dans le livre des Nombres,
le temps a passé, le peuple se plaint de ne manger que de ça :
"Maintenant notre gorge est sèche : plus rien, rien que
la manne sous nos yeux !"
Pour punir ces gens du peuple, "en proie à la convoitise",
Iahvé leur fournit de la viande à satiété
et les frappe quand ils se jettent sur cette nourriture : "La
chair était encore entre leurs dents." Édifiante image.
"Tous
ceux de la communauté des fils d'Israël murmurèrent
contre Moïse et contre Aaron dans le désert. Les fils d'Israël
leur dirent : "Que ne sommes-nous morts de la main de Iahvé
au pays d'Égypte, quand nous étions assis près du
chaudron de viande, en mangeant du pain à satiété,
tandis que vous nous avez fait sortir vers ce désert, pour faire
mourir de faim toute cette foule !" Alors Iahvé dit à
Moïse : "Voici que moi, je vais faire pleuvoir des cieux
du pain pour vous : le peuple sortira et en ramassera chaque jour
ce qu'il faut pour le jour, afin que je l'éprouve pour savoir s'il
marchera selon ma Loi ou non ! Au sixième jour, il faudra
qu'ils préparent ce qu'ils auront emporté et ce sera le
double de ce qu'ils auront ramassé jour par jour." […]
Il advint, au soir, que des cailles montèrent et couvrirent le
camp. Et le matin il y eut une couche de rosée autour du camp.
La couche de rosée s'éleva et voici qu'à la surface
du désert il y eut une mince croûte, mince comme le givre
sur la terre. Les fils d'Israël le virent et se dirent l'un à
l'autre : Mân-hou "qu'est-ce ?", car
ils ne savaient pas ce que c'était. Moïse leur dit :
"C'est le pain que Iahvé vous a donné en nourriture.
Voici la chose qu'a ordonné Iahvé : ramassez-en, suivant
ce que chacun mange, un omér par tête, selon le nombre de
vos personnes ; vous prendrez chacun pour qui est en sa tente."
Ainsi firent les fils d'Israël. Ils en ramassèrent qui plus,
qui moins. On mesurait au omér : celui qui avait plus n'avait
pas trop et celui qui avait moins n'en manquait pas ; ils ramassaient
chacun suivant ce qu'il mangeait.
Puis Moïse leur dit : "Que personne n'en laisse jusqu'au
matin !" Mais ils n'écoutèrent pas Moïse
et des gens en laissèrent jusqu'au matin. Il s'y engendra des vers
et ce fut infect. Alors Moïse s'irrita contre eux. […] La maison
d'Israël l'appela du nom de Manne. C'était comme une graine
de coriandre blanche et elle avait le goût d'une galette au miel."
(Exode, XVI)
"Les fils d'Israël se remirent à pleurer ; ils dirent :
"Qui nous fera manger de la viande ? Nous nous souvenons du
poisson que nous mangions gratis en Égypte, et des concombres,
et des pastèques, et du poireau, et des oignons et de l'ail !
Et maintenant notre gorge est sèche : plus rien, rien que
la manne sous nos yeux !" Or la manne était comme de
la graine de coriandre et son aspect comme l'aspect du bdellium. Les gens
du peuple se disséminaient et la recueillaient, puis ils la broyaient
à la double meule ou la pilaient au pilon, ils la cuisaient au
pot et en faisaient des galettes. Son goût était comme le
goût d'une friandise à l'huile. Et dès que la rosée
descendait, la nuit, sur le camp, la manne descendait sur lui."
La réponse de Iahvé : "Iahvé vous donnera
de la viande et vous en mangerez ! Vous n'en mangerez pas seulement
un jour, ni deux jours, ni cinq jours, ni dix jours, ni vingt jours, mais
tout un mois, jusqu'à ce qu'elle vous sorte par le nez et qu'elle
vous soit en dégoût, parce que vous avez méprisé
Iahvé qui est au milieu de vous et que vous avez pleurer devant
lui, en disant : Pourquoi sommes-nous sortis d'Égypte ?"
[…] Un vent s'éleva de par Iahvé et amena de la mer
des cailles qu'il abattit sur le camp à près d'un jour de
marche d'un côté et à près d'un jour de marche
de l'autre côté, autour du camp. Il y en avait près
de deux coudées à la surface de la terre. Le peuple se leva
tout ce jour-là, toute la nuit, et tout le lendemain ; ils
ramassèrent les cailles. Celui qui en avait le moins en avait ramassé
dix khomér. Ils les étalèrent pour eux autour du
camp. La chair était encore entre leurs dents, elle n'était
pas encore déchiquetée que déjà la colère
de Iahvé s'enflammait contre le peuple et que Iahvé frappait
le peuple d'un très grand coup. On appela donc cet endroit du nom
de Quibrothha-taawah, parce que là ils mirent au tombeau les gens
du peuple qui avaient été en proie à la convoitise."
(Nombres, XI)
(Traduction d'Édouard Dhorme)

Moïse ordonnant la juste récolte de la Manne, Rubens
Comment distinguer "entre le vivant qui peut être mangé et le vivant qui ne peut être mangé" ? Dans le Lévitique et le Deutéronome, tout est strictement codifié.
"Voici
les animaux que vous mangerez d'entre toutes les bêtes qui sont
sur la terre ! Toute bête qui a le pied onglé, les ongles
fendus, et qui rumine, vous en mangerez. De ceux-ci uniquement vous ne
mangerez pas ! Le chameau, parce qu'il est ruminant, mais qu'il n'a
pas le sabot fendu : il sera impur pour vous. Le daman […],
le lièvre […], le porc, parce qu'il a le pied onglé
et qu'il a l'ongle fendu, mais qu'il ne rumine pas : il sera impur
pour vous. De leur chair vous ne mangerez pas et à leur cadavre
vous ne toucherez pas : ils sont impurs pour vous.
De ceci vous mangerez d'entre tout ce qui vit dans l'eau : Tout ce
qui a nageoire et écaille dans l'eau, soit dans les mers, soit
dans les rivières, vous en mangerez. Mais tout ce qui n'a pas de
nageoire ou d'écaille dans les mers ou dans les rivières,
d'entre tout ce qui pullule dans l'eau, et d'entre tout animal vivant
qui est dans l'eau, ce sera pour vous une abomination. […] Et voici
ceux que vous aurez en abomination d'entre les oiseaux, ceux qui ne seront
pas mangés, étant une abomination pour vous : L'aigle, le
gypaète, le griffon, l'autour, le vautour de toute espèce,
tout corbeau de toute espère, l'autruche, le rapace, la mouette,
l'épervier de toute espèce, le hibou, le cormoran, la chouette,
le cygne, le pélican, le percnoptère, la cigogne, le héron
de toute espèce, la huppe et la chauve-souris. […]
Telle est la Loi relative au bétail et aux oiseaux, à tout
animal vivant qui remue dans l'eau et à tout animal qui rampe sur
la terre, pour distinguer entre l'impur et le pur, entre le vivant qui
peut être mangé et le vivant qui ne peut être mangé."
(Lévitique, XI, Traduction d'Édouard Dhorme)
Au cours de ce repas, dont on a plusieurs récits, qu'il faudrait pouvoir comparer, Jésus institue l'Eucharistie. Autour de la table, Judas : "Il a plongé la main avec moi dans le plat, celui qui va me livrer."
"Le
soir venu, il était à table avec les Douze. Pendant qu’ils
mangeaient, il dit : "En vérité, je vous le déclare,
l’un de vous va me livrer." Profondément attristés,
ils se mirent chacun à lui dire : "Serait-ce moi, Seigneur ?"
En réponse, il dit : "Il a plongé la main avec
moi dans le plat, celui qui va me livrer […]" Judas, qui le
livrait, prit la parole et dit : "Serait-ce moi, rabbi ?"
il lui répond : "Tu l’as dit !" Pendant
le repas, Jésus prit du pain et, après avoir prononcé
la bénédiction, il le rompit ; puis, le donnant aux
disciples, il dit : "Prenez, mangez, ceci est mon corps."
Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la
leur donna en disant : "Buvez-en tous, car ceci est mon sang,
le sang de l’Alliance, versé pour la multitude, pour le pardon
des péchés."
"Le soir venu, il arrive avec les Douze. Pendant qu'ils étaient
à table et mangeaient, Jésus dit : "En vérité
je vous le déclare, l'un de vous va me livrer, un qui mange avec
moi." Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l'un après
l'autre : "Serait-ce moi ?" il leur dit : "C'est
l'un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat."
"Ayant ainsi parlé, Jésus fut troublé intérieurement
et il déclara solennellement : "En vérité,
en vérité, je vous le dis, l'un d'entre vous va me livrer."
Les disciples se regardaient les uns les autres, se demandant de qui il
parlait. Un des disciples, celui-là même que Jésus
aimait, se trouvait à côté de lui. Simon-Pierre lui
fit signe : "Demande de qui il parle." Se penchant alors
vers la poitrine de Jésus, le disciple lui dit : "Seigneur,
qui est-ce ?" Jésus répondit : "C'est
celui à qui je donnerai la bouchée que je vais tremper."
Sur ce, Jésus prit la bouchée qu'il avait trempée
et il la donna à Judas Iscariote, fils de Simon. C'est à
ce moment, alors qu'il lui avait offert cette bouchée, que Satan
entra en Judas. Jésus lui dit alors : "Ce que tu as à
faire, fais-le vite." Aucun de ceux qui se trouvaient là ne
comprit pourquoi il avait dit cela. Comme Judas tenait la bourse, quelques-uns
pensèrent que Jésus lui avait dit d'acheter ce qui était
nécessaire pour la fête, ou encore de donner quelque chose
aux pauvres. Quant à Judas, ayant pris la bouchée, il sortit
immédiatement : il faisait nuit."
(Matthieu, 26, 20 et suiv., Marc, 14, 17 et suiv., Jean,
13, 21 et suiv.)
(Traduction œcuménique de la Bible)

L’Eucharistie, Nicolas Poussin
(à gauche, Judas quitte la table)
Notes :
* Voir par exemple l'ouvrage de Thomas Römer : Introduction à l'Ancien Testament, Éditions Labor et Fides, 2004.
** Aujourd'hui, on rencontre surtout ce mot dans l'expression "la manne financière" : "Hausse du tabac : une manne financière pour l'État."
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