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Retour sommaireL'eportfolio

Un outil pour relever le défi de la difficile
intégration des TICE dans les classes de français ?

Thierry Karsenti
Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les TIC en éducation

Simon Collin
Doctorant

Université de Montréal

C’est dans le but de favoriser une intégration pédagogique des technologies de l’information et de la communication dans les classes de français qu’une équipe de l’université de Montréal a créé eduportfolio.org, un outil de type eportfolio ou portfolio électronique pour le monde de l’éducation. L’objectif de cette innovation était d’amener les enseignants de français à utiliser les TIC de façon régulière dans leur enseignement, tout en favorisant l’utilisation du portfolio électronique par les élèves dont les impacts positifs sur la réussite éducative et l’attitude ont fait l’objet de nombreux travaux de recherche.

Du portfolio au eportfolio

À l’origine, le portfolio n’est pas un outil propre aux sciences de l’éducation et encore moins à la formation et à la profession enseignante. Il s’agit d’un emprunt au domaine de l’architecture et des arts. Les architectes, par exemple, utilisent le portfolio pour mettre en valeur leurs créations, leurs compétences, leurs réalisations. Le portfolio peut aussi permettre à un artiste de voir l’évolution de sa carrière, de ses œuvres.

Le portfolio n’est apparu en éducation qu’à la fin des années 1980, notamment avec les travaux de Paulson et Paulson (1990). En éducation, le portfolio servait traditionnellement à présenter une variété d’informations décrivant les réalisations ou apprentissage d’un individu. Depuis le début des années 1990, le portfolio électronique a pris différentes formes : journal d’apprentissage, recueil de productions écrites, collection de divers projets réalisés, etc. Ces formes du portfolio traditionnel sont, jusqu’à ce jour, utilisées à différentes fins, comme pour l’évaluation, l’accréditation, la recherche d’emploi, la certification de compétences, etc. L’encyclopédie virtuelle Wikipedia rapporte que des dizaines de millions de personnes utilisent un portfolio (1). Par exemple, uniquement en Angleterre, ce sont près de 4 millions de personnes qui possèdent un portfolio leur servant à recueillir différentes attestations ou preuves de compétences ou de réalisations.

Vers la fin des années 1990, avec la croissance phénoménale d’Internet et du contenu retrouvé en ligne (2), le portfolio a aussi été marqué par l’ère des technologies de l’information et de la communication. Suivant le principe de l’évolution naturelle, le portfolio cède tranquillement sa place au eportfolio (pour electronic portfolio), de plus en plus obligatoire dans le monde de l’éducation, en particulier aux États-Unis. Par exemple, les enseignants de la Mississippi Teacher Corps sont tous contraints de posséder un eportfolio. Il en est de même pour de nombreux élèves des écoles primaires et secondaires du Vermont, État du nord-est des États-Unis. Ce sont d’ailleurs de telles initiatives qui ont amené la Communauté européenne à songer sérieusement à la possibilité d’implanter un portfolio européen pour tous les élèves. Déjà, le eportfolio européen des langues a été développé et expérimenté par la Division des politiques linguistiques du Conseil de l'Europe. Il a été lancé à un niveau pan-européen pendant l'Année européenne des langues comme un instrument puissant pour la promotion du plurilinguisme et du pluriculturalisme (3).

Eduportfolio.org est un porfolio électronique (ou eportfolio) qui a été développé spécifiquement pour le monde de l’éducation et, plus particulièrement, pour les formateurs d’enseignants (a), pour les enseignants de français du primaire et du secondaire (b), mais aussi pour les élèves qui apprennent le français (c). L’idée était de développer un outil simple d’usage qui puisse être utilisé par toute la gamme d’acteurs en éducation : des formateurs universitaires aux élèves du préscolaire.

Pour atteindre cet objectif, une équipe de quelque 549 enseignants (du primaire, du secondaire ou de l’université), d’élèves et d’étudiants ont participé intensivement à son élaboration, à son développement, et à son expérimentation, assurant ainsi la création d’un outil répondant directement à leurs besoins. Évidemment, des informaticiens (programmeurs, webmestres, spécialistes de réseaux) ont aussi été associés au projet. Néanmoins, le leadership était assuré par des pédagogues et des élèves, et non par des informaticiens. Soulignons également que des enseignants réfractaires à l’usage des TIC faisaient aussi partie de l’équipe de développement, et ce, afin de tenter de concevoir un outil qui puisse réellement rallier un maximum d’enseignants, d’élèves ou de formateurs. Il semble important de préciser que l’outil eduportfolio.org a aussi été créé pour amener les enseignants en formation à utiliser les TIC dans leur formation universitaire.

Lancé à la fin d’avril 2007, on compte déjà quelque 90 000 utilisateurs dans plus de 50 pays. Eduportfolio.org comporte de nombreux avantages. Il s’agit tout d’abord d’un système extrêmement facile à utiliser, tant pour les tout-petits que pour les enseignants. Cet aspect a été central dans le développement de eduportfolio.org, et ce, afin que le manque de temps ne revienne pas à la tête des problèmes invoqués par les enseignants pour expliquer leur faible intégration pédagogique des TIC. Concrètement, malgré des fonctionnalités équivalentes, voire supérieures à de nombreux logiciels commerciaux, la complexité technique de eduportfolio.org est comparable à celle des interfaces de messageries électroniques comme gmail, hotmail ou yahoo.

L'eportfolio que nous avons développé se sert des technologies électroniques comme d’un récipient permettant de stocker une grande variété d’informations (documents scannés, fichiers audio ou vidéo, des images ou graphiques, etc.). Eduportfolio.org peut donc gérer une multitude de fichiers textes, audios et vidéos, permettant ainsi aux élèves et aux enseignants créatifs de laisser libre cours à leur imagination et de ne pas être limités par les aspects technologiques.

Cet eportfolio comporte aussi plusieurs fonctionnalités qui participent activement à l’intégration pédagogique des TIC en salle de classe, comme la possibilité pour un enseignant de créer un groupe de portfolios pour ses élèves, en quelques clics, et aussi d’avoir accès à une page Web présentant l’ensemble des portfolios de ses élèves. Pour les enseignants du primaire œuvrant avec des tout-petits, il est même possible de pouvoir corriger le contenu du portfolio de ses élèves, grâce à l’interface pour les formateurs.

Afin de permettre son usage dans une variété de contextes pédagogiques, il faut souligner que la structure d’eduportfolio.org n’est pas rigide ; au contraire, elle est très souple et malléable. Chaque élève ou enseignant a ainsi la possibilité de créer son propre portfolio, à l’aide d’outils faciles à utiliser. Le porfolio est composé de sections et sous-sections, de documents, d’explications, etc. Cette fonction semble particulièrement intéressante et permet à eduportfolio.org de se distinguer nettement des autres systèmes où la structure est moins souple et où l’apprenant (l’élève ou l’enseignant) est tenu de remplir une multitude de sections qui ne sont pas toujours pertinentes dans un contexte éducatif donné. Un simple "clic" permet aussi de choisir un modèle qui viendra bonifier la présentation graphique de son portfolio. Comme Eduportfolio s’adresse à la fois à des élèves du primaire, des élèves du secondaire et des enseignants (en exercice ou en formation), les modèles de présentation reflètent également cette diversité d’utilisateurs potentiels.

Le propriétaire d’un portfolio (élève ou enseignant) peut également rendre certaines sections publiques, protégées avec un mot de passe, tout comme il peut choisir de les archiver et, ainsi, de ne les rendre accessibles à personne d’autre qu’à lui-même. Eduportfolio.org est aussi un outil dynamique et interactif. Là, encore, il s’agit d’un avantage qui le démarque nettement des autres outils du même genre. En effet, les visiteurs ont la possibilité de formuler des commentaires sur les différents éléments présents dans un portfolio (les commentaires peuvent être en format texte, audio ou vidéo). Eduportfolio comporte des fonctionnalités à la fine pointe de la technologie comme l’intégration automatique de fils RSS (4), à l’instar des grands journaux en ligne comme LeMonde.fr.

Un moteur de recherche est aussi présent, ce qui permet au visiteur de trouver rapidement l’information cherchée. Il faut enfin souligner qu’eduportfolio.org est télétransportable (5), permettant ainsi à son propriétaire de le présenter sans nécessairement avoir accès à Internet.

Enfin, même s’il était avant tout destiné à l’enseignement du français, eduportfolio.org est maintenant disponible en six langues, dont l’anglais, l’espagnol, l’arabe, le catalan et le grec.

Les impacts de l’eportfolio

Au cours de la dernière année, quelque 3 000 personnes ont participé à l’expérimentation de eduportfolio.org. Nous avons notamment tenté d’observer les impacts de l’eportfolio auprès d’enseignants en formation : quelque 2 000 futurs enseignants du primaire et du secondaire l’ont adopté (6) lors de leur formation pratique obligatoire (stage). Parallèlement, nous voulions aussi mieux comprendre l’impact d’un tel outil sur les élèves. Nous avons donc réuni un directeur d’école primaire, sept enseignants et leurs élèves (162 en tout) afin de mieux comprendre les avantages de cet outil.

Bien que les résultats de cette expérimentation soient encore sommaires, il est intéressant de faire remarquer qu’une forte majorité de futurs enseignants qui ont participé au projet ont notamment trouvé l’outil "très facile d’usage" (94,2 %), "lié étroitement à leurs activités quotidiennes dans la salle de classe" (83,5 %), "stimulant pour les élèves" (96,8 %) et "favorisant grandement la réflexion sur les apprentissages réalisés" (7) (86,1 %). Pour les futurs enseignants, eduportfolio.org semble avoir d’importants impacts positifs. Premièrement, au début du texte, nous avons souligné la faible intégration pédagogique des TIC. Comme l’outil que nous avons développé est à la fois facile d’usage et lié étroitement aux activités réalisées en salle de classe par les futurs enseignants, on peut soupçonner que les enseignants en feront un usage plus régulier lorsqu’ils seront en poste. Cela reste cependant à vérifier.

Soulignons également que eduportfolio.org est accessible gratuitement. Ainsi, l’élève ou l’enseignant peut le conserver au-delà de l’année scolaire. Outre le fait de favoriser l’intégration pédagogique des TIC, eduportfolio.org semble aussi favoriser la motivation des élèves – ce qui semblait ravir les futurs enseignants – tout comme la pratique réflexive (voir Schön, 1994), une compétence qu’il est nécessaire de développer en formation des maîtres.

En ce qui a trait aux sept classes d’élèves et à leurs enseignants, les impacts ont été nombreux. Premièrement, les enseignants ont tous adopté l’outil pour eux et leurs élèves. Les 162 élèves du primaire ont également été en mesure de faire un usage pédagogique du portfolio, dans le cadre de divers projets (8). En l’espace de quelques mois donc, il a été possible d’amener sept enseignants, dont seul un était un technophile au départ, de même que leurs 162 élèves, à faire un usage pédagogique des TIC, à faire un usage pédagogique du eportfolio dans le cadre de différents projets éducatifs. Ces résultats, néanmoins préliminaires, nous laissent entrevoir un grand potentiel pour le portfolio électronique en milieu scolaire.

Conclusion

De l’enseignement de l’informatique per se, les classes dites branchées sont passées par l’usage des TIC pour aider à l’enseignement de disciplines spécifiques, nous sommes passés à l’intégration pédagogique des TIC et, surtout, à la nécessité de favoriser l’usage pédagogique des TIC par les élèves pour leur permettre de mieux apprendre.

Par le développement d’un portfolio électronique, en partenariat avec une équipe de formateurs, d’enseignants et d’apprenants (élèves ou futurs enseignants), nous avons été en mesure de développer un outil qui semble représenter un élément participant à relever le défi de la difficile intégration pédagogique des TIC. Certes, nous n’avons pas présenté l’ensemble des résultats recueillis dans la phase de mise en œuvre de l’outil. Néanmoins, les conclusions obtenues jusqu’à présent, de même que l’engouement qu’un tel outil semble susciter dans le milieu scolaire nous laissent entrevoir une lueur d’espoir pour l’intégration pédagogique des TIC en milieu scolaire.

Notes

1. www.wikipedia.org
2. Par exemple, le nombre d’Internautes est passé de 16 millions en 1996 à quelque 700 millions en 2006, et plus de 9 millions de pages web sont crées chaque jour.
3. Le Passeport de Langues Europass, une version électronique du Passeport de Langues standard pour adultes élaboré conjointement par le Conseil de l’Europe et l’Union européenne, peut être complété en ligne ou téléchargé à partir du site Europass.
4. Voir : http://www.thierrykarsenti.ca pour une définition de cette fonctionnalité.
5. Il est possible de télécharger une version complète de son portfolio et de la déposer sur une clé USB ou un cédérom.
6. Le projet a été présenté aux superviseurs, responsables des futurs enseignants en stage, qui ont convenu, avec l’équipe de développement du portfolio électronique, de mettre en place cette expérience, avec l’accord évident des futurs enseignants.
7. Par les futurs enseignants eux-mêmes, lors des stages.
8. Notons toutefois que certaines classes ont utilisé le portfolio en équipes d’élèves, et non de façon individuelle.

(Ce texte est publié sous une licence Creative Commons 2.5 de Paternité)

Rédaction : Emeline Giguet-Legdhen - Première publication : 01/10/09 - Mise à jour : 01/10/09

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